Rechercher
  • grandheron

L'insurrection,1838

Mis à jour : juin 1

- I -

Depuis longtemps régnaient sur nos riches campagnes

La paix et la vertu, ces fidèles compagnes,

Et les travaux des champs à plus d'un laboureur

Semblaient mieux un plaisir qu'une peine, un labeur.

Mais surtout des moissons lorsqu'arrivait le terme,

Les fêtes et les jeux accouraient à la ferme.


Des filles du hameau la modeste beauté,

Les refrains si joyeux de nos rondes antiques,

Le cidre qui pétille en des coupes rustiques,

Puis des jeunes amants l'enivrante gaîté ;

Tout nous peint le bonheur et tout chôme sur l'herbe,

Et les derniers travaux et la dernière gerbe.


Lorsque d'un blanc manteau la terre se couvrait,

Pour cacher ses os nus et son sein qui gelait,

Devant le vieux foyer éclatant de lumière,

On riait, on jouait, on dansait tout le soir ;

Au conte que narrait la crédule fermière,

On se pressait pensifs dans le coin le plus noir.


O fils du Canada ! qui vient troubler vos fêtes ?

Quel sinistre présage a plané sur vos têtes ?

Les plaisirs ont cessé, l'homme reste attentif,

Et l'enfant vers sa mère a couru tout craintif.

Ainsi font les agneaux, des loups fuyant la rage,

Ainsi font les poussins, lorsque surgit l'orage.


Pleurez, enfants, aux genoux de vos mères,

L'ennemi vient, dit-on, et le jour va finir.

Pleurez, enfants, voyez sortir vos pères ;

Savez-vous si jamais ils pourraient revenir?


- II -

Le canon gronde au loin, et les chiens du village,

Aux cris des insurgés mêlant leur voix sauvage,

Ont hurlé par trois fois. Distillant ses poisons,

Et franchissant le seuil de ces humbles maisons,

Le démon de la guerre a semé les alarmes,

Et veut forcer le peuple à recevoir des armes !


Silence, toi, méchant, va chercher loin d'ici

Ton empire, ton sceptre, et tes sujets aussi !

Peuple bon, peuple heureux ! en ce moment suprême,

A ton Dieu sois fidèle, à tes lois, à toi-même.

Le plus saint des devoirs, pourrais-tu l'oublier ?

Et ton antique honneur, voudrais-tu le souiller ?


—Pour former parmi nous une troupe rebelle,

Il faudrait une voix qui n'eût rien d'odieux,

Une voix qui parût nous descendre des cieux ;

Une voix qui pût dire : allez, Dieu vous appelle !

—La voici cette voix, et par tout le vallon

Du tocsin retentit le lugubre tinton !

" C'est la cloche, ont-ils dit, c'est la cloche qui sonne,

" C'est comme une agonie, ou la nuit lorsqu'il tonne.

" Elle chante d'en haut ce cantique de mort :

" On profane l'autel, on égorge vos prêtres,

" On a souillé le champ où dorment vos ancêtres !

" Marchons, la cloche a dit : marche et tu seras fort."


Ils sont là nos guerriers, et d'orgueil et d'audace,

D'ardeur et de courroux brillent leurs nobles fronts ;

Ils sont là, décidés à venger nos affronts.

Mais des chefs étrangers, que l'épouvante glace,

Ont disparu.—Comment ? pour combattre ils n'ont rien

Point d'armes, plus de chefs ?—Mais du sang canadien !


Des soldats d'Albion les brillantes cohortes

Dans l'air ont déployé l'étendard radieux

Qui domine partout, flottant sous tous les cieux.

Les Canadiens du temple ont entouré les portes :

Leur sang français pétille, et bouillonne en leurs coeurs ;

Ils seront braves, eux, s'ils ne sont pas vainqueurs !


Soudain brille une étincelle,

Trois monstres en rugissant

S'élancent, vomissant

Le feu, la mort que recèle

Leur poitrine de fer.


Une lueur d'enfer

En leur gueule enflammée,

Et pleine de fumée,

Épouvante les yeux ;

Puis tous trois, furieux,

Ensemble rebondissent,

Puis de nouveau mugissent,

En menaçant les cieux.


Derrière eux s'avancent

Les soldats du pouvoir,

Leurs foudres les devancent :

Qui va les recevoir ?


Des cris de rage

Ébranlent les airs,

Comme dans un orage

L'éclair suit les éclairs ;

Une flamme éclatante

Du milieu d'eux surgit ;

D'une pourpre sanglante

La neige se rougit.

Valeur perdue !

Audace superflue !

Inutiles trépas !


Les foulant sous leurs pas,

Les farouches soldats

Ont chanté : " Victoire !

" Victoire ! Gloire !

" Gloire à nous !

" Vile poussière,

" Leur troupe entière

" A tombé sous nos coups.

" Victoire ! gloire à nous !"


—Victoire, dites-vous ?

Non, non, ce n'est pas là victoire,

Ce n'est pas une gloire,

Vous vous méprenez tous :

Comment ne pas réduire un adversaire en poudre,

Lorsque l'on a pour soi et le ciel et la foudre ?


Allez, enfants, loin de vos mères,

L'Anglais a triomphé et la clarté s'enfuit

Et partout c'est la mort,et partout c'est la nuit ;

Allez, n'attendez plus vos pères !


- III -

A la lueur des hameaux embrasés,

Deux tout jeunes enfants vont errant dans la plaine ;

Chassés loin de chez eux, de fatigue épuisés,

Ils suivent le chemin où la terreur les mène.

Au bord de la forêt, au pied des grands sapins,

Ils s'arrêtent pleurant, se disant leurs chagrins.


—Ah ! sais-tu, mon frère, Où s'est sauvé notre père ?

Au-dessus du clocher que tu vois tout en feu,

Au-dessus du nuage, au-dessus du ciel bleu.

Trouvera-t-il là-haut une belle demeure,

Une demeure sainte, où jamais l'on ne pleure ?


—Quand je serai grand, moi, j'irai dire au bon Dieu

Qu'il me rende mon père, oui, j'irai dans ce lieu

Où tu dis que son âme est à présent cachée ;

Il est mort, lui si bon ; qu'avait-il fait au roi ?

Ah ! j'aurai quelque jour une bien grande épée ;

Je tûrai ces méchants quand je serai grand, moi.


—Louis, il est bien tard, la corneille a fini

De crier sur la branche, et puis j'entends à peine

Un faible bruit qui court et se perd dans la plaine.

Louis, moi j'ai bien froid, je suis tout endormi :

Mettons-nous à genoux, et disons la prière,

La prière du soir que disait notre mère.


A genoux sur la neige, ils joignirent les mains,

Et regardant le ciel tout couvert de nuages,

Ils prièrent celui qui chasse les orages,

Qu'il éteignit la flamme aux villages lointains,

Qu'à leur père il ouvrît les portes de sa gloire,

Et que jamais sa loi ne quittât leur mémoire.


Leur voix tendre et suave au vent s'abandonnait,

Et le veut doucement à son Dieu la portait.

Mais qui réchauffera leur poitrine qui tremble ?

Hélas ! en s'embrassant, ils sont tombés ensemble,

Puis un murmure doux... s'écoule ... et puis enfin,

Le silence a régné au pied du vieux sapin.


A ses anges le ciel ajoutera deux auges

Qui du Seigneur demain chanteront les louanges.

Dormez, enfants, sous lu neige blottis,

Reposez là vos membres engourdis.



Poème écrit en 1838 par Pierre-Joseph-Olivier Chauveau.

(Il a été le premier Premier ministre du Québec de 1867 à 1873).

Extrait de : Le répertoire national, 1893, volume II, pages 66 à 70.




M. Pierre Joseph Olivier Chauveau, né à Québec le 30 mai 1820, fut admis au barreau dans sa ville natale en 1841.


En 1844, il fut élu député du comté de Québec au parlement du Canada.


En 1851, il fit partie de l'administration Hincks-Morin.


Il fut d'abord solliciteur général, puis secrétaire provincial.


En 1853, il accepta la charge de surintendant de l'Instruction publique dans le Bas-Canada, aujourd'hui province de Québec.


Après avoir rempli cette charge pendant douze ans, il fut envoyé en Europe pour y étudier les divers systèmes d'instruction publique.


Il parcourut dans ce but l'Irlande, l'Ecosse, l'Angleterre, la France, la Belgique, l'Allemagne et l'Italie.


En juillet 1867, au retour de sa mission, il fut chargé de former la première administration de la province de Québec sous la nouvelle constitution fédérale, et y prit les portefeuilles de secrétaire de la province et de ministre de l'instruction publique.


En janvier 1873, il abandonna la position qu'il occupait comme premier ministre et comme député aux deux chambres pour accepter la présidence du sénat.


Peu après la chute du ministère Macdonald-Cartier, en janvier 1874, sa commission de président du sénat fut révoquée, et il abandonna volontairement son siège de sénateur pour se porter candidat aux élections fédérales.


Il ne fut pas élu, et ce fut le seul échec de ce genre dans sa carrière politique.


Quelque temps après, il fut nommé président de la commission du havre de Québec, et en septembre 1877, il accepta la charge de shérif du district de Montréal, qu'il occupait encore au moment de sa mort.


Lorsque, en 1878, l'université Laval établit une succursale à Montréal, M. Chauveau y fut nommé professeur de droit romain ; puis, en 1885, il remplaça M. Cherrier à la doyenneté.


À la fondation de la société Royale par le marquis de Lorne, en 1878, il y entra comme membre de la première section (littérature française et histoire), et fut élu vice-président, puis président de toute la société.


M. Chauveau avait débuté simultanément dans la littérature, au barreau et dans la politique.

Ses premières œuvres littéraires furent de petits poèmes satiriques publiés dans les journaux de Québec, et sa correspondance politique au Couiner des Etats-Unis, qui lui ouvrit la carrière parlementaire par le retentissement qu'elle eut dans le pays (1840-1855).


Lorsqu'il était à sa tête de l'instruction publique, M. Chauveau fit publier deux journaux destinés à répandre le goût des sciences, des lettres et des arts, mais s'occupant plus particulièrement de pédagogie, l'un en anglais, l'autre en français.


Ses discours académiques, ou prononcés dans des occasions solennelles où il parlait au nom de ses compatriotes, sont nombreux.


L'un des plus remarquables fut celui qu'il prononça en 1855, lors de la pose de la première pierre du monument élevé aux héros de la bataille de Sainte-Foye.


Voir ce discours du 18 juillet 1855.

12 vues

©2019 Éditions du Grand Héron.

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now