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  • grandheron

L'union des Canadas (ou La fête des banquiers), 1841

Who hold the balance of the world? Who reign

O'er congress, whether royalist or liberal?

Who rouse the shirtless patriots of Spain,

(That make old Europe's journals squeak and gibber all ?)

Who keep the world, both old and new in pain –

Or pleasure? – What make politics run glibber all?

The Shade of Buonaparte's noble daring ?

Jew Rothschild and his fellow Christian, Baring.


(Lord Byron. Don Juan XII, 5,1822)

C'est le jour des banquiers ! Demain sera notre heure.

Aujourd'hui l'oppression, demain la liberté ;

Aujourd'hui l'on fustige un peuple entier qui pleure,

Demain l'on voit debout tout un peuple ameuté ;

Aujourd'hui le forfait, et demain la vengeance ;

Aujourd'hui c'est de l'or, et demain c'est du fer ;

Aujourd'hui le pouvoir, et demain l'impuissance ;

Aujourd'hui c'est l'orgie, et demain c'est l'enfer.

Demain n'est pas à vous, il est à Dieu qui veille,

Et Dieu donne toujours son brillant lendemain

Aux pauvres nations qu'on maltraitait la veille.


Quand il prend une cause en sa puissante main,

On peut voir sans frémir douze ou quinze pygmées,

Lilliputiens nouveaux, éclos dans un comptoir,

Du sol américain régler les destinées,

Et marquer hardiment un peuple à leur avoir.

C'est que leur œuvre infâme est une œuvre fragile,

C'est qu'en roulant de loin le gravois peut encore

Renverser la statue à la base d'argile,

Malgré ses bras de cuivre et son visage d'or;

C'est qu'on bâtit en vain sur un terrain de sable;

C'est qu'un volcan, toujours, finit par s'entr'ouvrir ;

C'est que l'iniquité n'a rien qui soit bien stable ;

Qu'on se lasse bientôt des monstres à nourrir.


Oh ! toute chose humaine a deux faces contraires,

D'un côté c'est l'aurore et l'enivrant espoir

De succès sans pareils, de l'autre les mystères,

Qu'après un jour d'attente on découvre le soir ;

D'un côté l'usurier calcule sa richesse,

Et monarque du siècle en son rêve hideux,

Savoure les tourments du peuple qu'il oppresse ;

Et ce peuple bientôt constant et valeureux,

Se lève et d'un seul mot ébranle le vieux monde.

Et les blêmes banquiers frémissent à leur tour,

Car l'éponge a passé sur leur ardoise immonde.


—Mais pourquoi les troubler?—C'est aujourd'hui leur jour !

Pourquoi, chantre importun, élever dans la fête,

Parmi les rires fous une sinistre voix ?

Pourquoi pendant le calme annoncer la tempête ?

Eh ! que peuvent-ils craindre ? Ont-ils pas cette fois

Tous scrupules domptés, toute attente remplie ?

Voyez : la table est mise et pour un seul repas,

Sur une nappe affreuse et par le sang rougie,

Les ogres du commerce ont les deux Canadas.


- II -

C'est le jour des banquiers, vous dis-je ! C'est leur gloire

Que les placards royaux affichent sur nos murs ;

L'Union qu'on proclame est leur chant de victoire,

Et tout devait céder à des motifs si purs !


Mais quand le peuple, lui, vers le pouvoir suprême,

Ose élever la voix, parler de changement,

Et de sa charte enfin corriger le vieux thème :

Quand il ose prier, supplier humblement

Qu'on le délasse au moins des tourments qu'il endure,

Que l'on fasse un essai, que l'on varie un peu

Le supplice incessant, l'éternelle torture ;

Que le sceptre royal sur la couche de feu,

Une fois, par pitié, retourne la victime,

Oh ! la chose est trop grave ! Elle veut bien du temps.


Et bientôt c'est folie, et bientôt c'est un crime.

L'on voudrait déchirer les placets insolents ;

Surtout si l'on entend le mot de république ;

(N'importe qui le dise, ou qu'il soit sans échos),

Comme ils rejettent loin la brûlante supplique.

Comme ils sentent frémir la moelle dans leurs os,

Tous ces faibles soutiens de l'écrasant empire,

Ces vieux lords décrépits, ces ministres peureux,

Ces tristes héritiers du féodal vampire !


Cependant, si Baring leur dit : moi je le veux,

Enlacés comme ils sont aux filets de sa banque,

Ils n'ont rien à répondre, et jamais il ne fait

D'inutile calcul, ni de projet qui manque.


Il voudrait l'univers, il leur demanderait

Le sang des nations pour verser dans sa caisse,

Que l'illustre Russell d'une tremblante main,

Jaloux de prévenir et d'écarter la baisse,

Signerait aussitôt l'absurde parchemin.


Un seul mot du banquier, c'est la vie ou la mort,

Même s'il lui venait l'incroyable caprice

De finir nos malheurs, de changer notre sort,

Je crois que pour lui plaire on nous rendrait justice !


Oh ! le grand homme ! II a l'enchanteresse voix,

Les talents tout-puissants, l'éloquence divine

Avec les chaînes d'or de l'Apollon Gaulois ;

Lui seul, il fait tomber les chartes en ruine,

Des provinces il dit les bornes à son gré,

Il est le dieu des grands, le maître de nos maîtres,

Et rappelle des Juifs le veau d'or adoré ;

Son comptoir lui vaut mieux que d'illustres ancêtres.


Les chiffons de sa banque ont autant de pouvoir

Que les vieux écussons et plus que la morale.

Oui, quand il a parlé, la raison, le devoir,

La prudence, les loix sont une voix banale,

Une voix sans prestige. Oh ! ce n'est plus alors,

Comme c'était pour nous, une éternelle enquête

Des proconsuls aux rois, des communes aux lords,

Ni les tâtonnements, les branlements de tête,

Timides précurseurs des insolents refus,

Qu'on ose enfin lancer aux clameurs populaires !


Baring ne voit jamais ses avis combattus.

Lors même qu'un prophète à nos tyrans vulgaires,

Dévoilant le fantôme objet de leur terreur,

Leur fait voir l'avenir, vainqueur de leur intrigue,

Mépriser la discorde et bafouer l'erreur,

Des querelles de race avouer la fatigue,

S'établissant un jour une vraie union,

Détruire pour jamais l'autel oligarchique,

Et, par enchantement de leur œuvre sans nom,

Résultat imprévu, surgir la république :

Ils immolent l'orgueil tout comme l'équité,

Ils ne reculent pas malgré ce qu'ils en pensent,

Ils n'en scellent pas moins le crime projeté,

Pour servir la fortune, idole qu'ils encensent,

Ils peuvent braver tout, même la liberté !


- III -

C'est le jour des banquiers ! Ainsi fait l'ancien monde

Depuis ses premiers ans. Toujours quand il détruit

Quelqu'empire odieux, c'est un autre qu'il fonde ;

Toujours quand il renverse un arbre au mauvais fruit,

À sa place aussitôt c'est un autre qu'il plante.

D'abord le moyen-âge eut le fier châtelain,

Homme bardé de fer, rocher dans la tourmente,

Il bravait tous les vents sous son casque d'airain ;

Du haut de son nid d'aigle il fondait sur la plaine,

Et rapportait toujours au sinistre manoir,

Sa vengeance assouvie ou sa volupté pleine ;

Puis vint l'inquisiteur au mystique pouvoir,

Apôtre trop zélé, pour préserver les âmes

Il étendait les corps sur les brasiers ardents ;

Puis ce furent les rois, livrés aux mains des femmes,

Ils livrèrent le monde à leurs vils courtisans ;

Puis ce fut l'anarchiste, homme plein de blasphème,

Il voulut le néant, et refit le chaos ;

Il adora le vice, il proscrivit Dieu même,

Et promena partout ses rouges échafauds ;

Puis ce fut le colosse issu de la poussière,

Il secoua le monde et remit d'un seul coup

Tous ses os disloqués en leur place première.

Il fut beaucoup maudit, il fut aimé beaucoup,

Jusqu'à ce qu'épuisé par son effort sublime,

Il disparut lui-même, et laissa le banquier,

Pour refermer sur lui le dévorant abîme.


Que Dieu prenne l'Europe en sa sainte pitié !

Mais si, lasse à la fin d'un combat inutile,

La vieille agonisante à son dernier bourreau,

Demande un dernier coup comme un dernier asile ;

Si, lasse d'incruster l'opprobre dans sa peau,

Elle aime autant avoir pour son dernier stigmate,

Que le cachet royal, l'étampe du courtier ;

Si, repoussant enfin tout espoir qui la flatte,

Elle veut s'accroupir dans l'infâme bourbier,

Que nous importe à nous, nous, fils de l'Amérique ?


N'avons-nous point le sol fait pour la liberté ?

Que nous importe à nous la vague océanique,

Et son impur fretin sur nos bords rejeté ?

Ne sait-il point qu'ici toute orgueilleuse rage

Contre un peuple excitée à nos pieds vient mourir?

Et que pour enchaîner notre jeune courage,

Il faudrait avec lui enchaîner l'avenir ?

Serait-ce par hasard notre double origine

Qui servirait de texte aux cris de l'imposteur ?

Eh ! ne sommes-nous pas tous de race divine

Si l'on veut remonter au souffle créateur ?

Offrirait-il à l'homme en signe de carnage

Comme aux brutes leurs cris, le verbe varié ;

Ou pour qu'on le proscrive, est-il quelque langage

Qui ne puisse nommer Dieu ni la liberté?


Courage donc, courage, ô ma belle patrie !

Tes fils jeunes et fiers s'exercent sous tes yeux

A braver des méchants la lourde tyrannie,

Comme dans tes forêts les pins audacieux

Bravent des aquilons la fureur redoublée.


Ils sont hardis tes fils et dans leur sein bouillant,

Rapide et lumineuse éclate la pensée,

Comme dans ton beau ciel, le soir on voit souvent

Jaillir d'or et de feu mille dards gigantesques ;

Ils sont nobles tes fils et faits pour être heureux,

Leur âme est grande et pure et les eaux romanesques

De ton fleuve divin ne le sont point plus qu'eux.

Ils sont constants tes fils, et leur sage industrie

Donnera quelque jour une digue au pouvoir,

Comme fait au torrent le castor amphibie,

Qui dans l'onde écumante établit son manoir.


Courage donc, courage, assemble tes enfants,

Et ceux qui de la France ont eu le sang des braves,

Et ceux que, de l'Irlande, ont chassé les tyrans ;

Courage, et tu verras nos maîtres, vils esclaves,

Humiliés enfin, domptés par l'avenir,

Pâlir et l'œil hagard, rejeter inutiles,

En voyant devant eux le cadavre surgir,

Les scalpels odieux, qui dissèquent nos villes.


Courage, et tu verras après les jours d'erreur,

Où règne l'insolence, enfin venir le nôtre ;

Les élus de la fraude, et ceux de la terreur,

Tous ces fruits corrompus, tomber l'un après l'autre,

Et grandir à leur place, arbre de liberté,

Gloire de nos forêts, le verdoyant érable ;

À son ombre s'étendre au loin l'égalité,

L'union, l'industrie et la paix ineffable.


Pierre-Joseph-Olivier-Chauveau (1841)

Extrait de: Le répertoire national, 1848, volume I, p.190 à 195.





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